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Récit

Olympe Lorcy

« Une patronne bretonne, à cheval sur deux siècles »


Couverture du livre Olympe Lorcy
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Olympe Faussurier, née Lorcy, petite fille d'Olympe Lorcy, née Messager, m'ayant parlé de cette grand-mère chef d'entreprise à l'âge de 22 ans dans les années 1880 et mettant au monde huit enfants, j'ai pensé que la vie de cette femme méritait un livre que je lui ai proposé d'écrire.

Je me suis vite aperçu qu'en dehors des données généalogiques nous n'avions aucun document concernant la vie de cette femme.

Ce livre sera donc une biographie romancée à partir des seuls faits connus : grand-père et père gardes forestiers, naissance à Huelgoat, mariage avec Jean François Lorcy. Je me suis plongé dans les époques du récit et imaginé ce qu'aurait pu être cette vie dans le contexte. Les lecteurs de la famille y retrouveront les données généalogiques au fil du récit, les autres lecteurs y verront la vie d'une femme exceptionnelle pour l'époque, en même temps qu'un aperçu sur les événements marquants de la France.

Jean-Paul Le Moël

En avant-première, je vous offre les premières pages…


Naissance

Tels des moutons géants, un troupeau de nuages ronds défilait dans le ciel en provenance de l'océan à plusieurs dizaines de kilomètres à l'ouest. Un énorme nuage noir en avant-garde venait de déverser son trop plein d'eau sur la région. La forêt avait reçu cette manne avec délectation car l'hiver avait été un peu sec jusqu'à présent à part une quinzaine neigeuse au début Janvier. Les premières gouttes retenues par le feuillage persistant d'une partie des arbres dégoulinaient à présent alors que le nuage s'éloignait. Un homme en uniforme de garde forestier s'était mis à l'abri de l'orage avec sa monture, un superbe « barbe » de robe argentée, dans un campement de charbonniers dans un abri suffisamment grand pour loger un couple et leurs enfants.

– Félicitations, Isidore, ton toit est bien fait, pas une goutte n'est tombée à l'intérieur, c'est loin d'être le cas pour tes confrères.
– J'y suis pas pour rien, intervint la femme, ronde, de petite taille, vêtue de hardes noires, couleur imposée dans ce métier.
– Évidemment, dès que je fais quelque chose de bien elle dit que c'est elle… les femmes de nos jours !
– À quoi elle aurait servi la révolution si nous les femmes n'avions pas le droit à la parole… de nos jours, comme tu dis. Ses yeux pétillaient de malice ainsi que d'intelligence.
– Elle est comme cela la tienne, Mathurin ?
– Pire, peut-être… mais cela ne me dérange pas, au contraire, on a beaucoup à apprendre d'elles, rectifia-t-il.
– Voilà un homme… moderne, reprit la femme.

Mathurin se recoiffa de son képi, mit la tête dehors :
– ça va pas tarder à s'arrêter.
– Tu restes pas à dîner avec nous ? J'ai un ragoût de mouton qui mijote sur le feu, je sais que tu aimes ça.
– Je te remercie, Marie, ce serait pas de refus mais ma femme est sur le point de me faire un nouveau petit, je ne veux pas manquer ça !
– Un garçon de plus, qui sera aussi beau que les deux autres.
– Une bohémienne m'a prédit une fille.
– Moi on m'avait prédit que j'épouserai une grande blonde, dit Isidore en éclatant de rire.
– Et moi un baron ou un comte, quelqu'un de la haute quoi, rétorqua Marie.
– Elle ne t'avait pas bien regardé avant de te prendre les mains.
– Vos enfants ne sont pas là ?
– Madame a voulu qu'ils aillent à l'école, le garçon, je dis pas mais la pisseuse n'a rien à y foutre. Dès qu'elles savent lire et écrire elles veulent plus travailler de leurs mains. Elle sait lire ta femme, Mathurin ?
– Le journal, tous les jours ; en plus, c'est elle qui répond à mon administration.
– Et c'est toi qui fais la cuisine et le ménage ! ironisa Isidore.
– C'est malin ça ! lança Marie.
– Ben quoi, je disais ça pour rigoler, répondit son mari, un peu confus sous la couche de poussière noire qui fardait son visage.
– Même pour rigoler, c'est pas malin.
– Bon, bon, je dirai plus rien.
– Tu ferais bien de profiter de l'eau du bon dieu pour te débarbouiller ta tête de cochon.

Bizarrement l'homme s'exécuta, sortit de la hutte et revint un instant après, hilare ; sous la poussière de charbon se cachait le visage rougeaud d'un être un peu trop porté sur la bouteille.
– ça te va comme ça, la mère ?
– ça irait mieux si tu picolais un peu moins ! (Elle enchaîna :) Et tu ne seras pas déçu si c'est vraiment une fille ?
– Non, je serais même plutôt content.
– Première fois que j'entends ça, s'écria la charbonnière. Quand ma première fille est née, tout juste si mon homme ne s'apprêtait pas à la noyer comme les chatons de notre chatte.
– Tout de même pas, protesta le père. J'aime bien ma fille.
– Les amis, la pluie est en train de cesser, Kader s'impatiente, dit Mathurin et coiffant de nouveau son képi il sortit de la hutte.
– Kader, c'est breton ?
– Arabe.

Son cheval hennit quand il s'en approcha. Alors qu'il s'éloignait au petit trot, la femme du charbonnier répéta plusieurs fois :
– Quel bel homme tout de même !
– Il n'est pas pour toi, la mère, il ne sera jamais pour toi… tiens-toi heureuse que je veuille encore de toi, la Marie.

Sans relever ce que son homme venait de dire, Marie s'exclama tout haut :
– Je n'en reviens pas qu'il préfère une fille !

« Une fille ! ça ne me dérange pas du tout, je dirais même au contraire ! » avait répondu Mathurin à Suzanne, sa femme, quand elle lui avait annoncé qu'elle était de nouveau grosse. Elle n'en avait pas cru un mot pensant qu'il ne voulait pas la contrarier car elle avait eu le tort de lui rapporter qu'une bohémienne lui avait prédit une fille et pas n'importe quelle fille.

Mathurin sortit de la forêt au petit trot. À l'approche de la maison forestière, une femme se tenait sur le pas de la porte, coiffe et épaules recouvertes d'un châle. C'était la mère de Suzanne ; elle n'avait pas un air des bons jours. Mathurin continua à la même allure et sauta à terre à faible distance de la maison.
– Alors !
– Toujours rien.
– Quand je suis parti ce matin, ça ne devait pas tarder.
– C'est pas bon signe.
– Marie Ange est là ?
– Moi je m'en suis toujours passée.
– Elle est là ou elle est pas là ?
– Elle est arrivée à dix heures.

Mathurin conduisit Kader dans la partie de l'appentis attenant à la maison qui servait d'écurie, ôta la selle, puis revint vers l'entrée de la maison qui comportait deux grandes pièces au rez-de-chaussée, séparées par un couloir donnant accès à l'escalier menant à l'étage qui disposait d'une chambre et d'un dortoir.

À gauche, la grande cuisine pièce à vivre en hiver, car chauffée par une grande cuisinière. La salle à manger salon comportait une cheminée comme les pièces de l'étage. Un lit provisoire avait été installé dans la cuisine pour Suzanne, au pied duquel se tenait Marie Ange le Guen, une femme d'une cinquantaine d'années qui avait mis au monde la plupart des habitants de Huelgoat depuis les années 30 (1830). On la soupçonnait également d'avoir empêché de naître un nombre encore plus important, mais les trois curés qui s'étaient succédés pendant ces années n'avaient jamais pu prouver quoi que ce soit et les intéressées se gardaient bien de confirmer la rumeur qui la prenait pour une « faiseuse d'anges », plaisanterie facile du fait de son prénom. Lorsque Mathurin entra, elle se tourna vers lui :
– ça ne se passe pas trop bien… elle n'est plus de la première jeunesse, ta Suzanne, il faudrait t'arrêter de lui faire des enfants.
– Si tu connais une méthode je suis preneur.
– Ne plus écouter le curé et faire comme lui, quoique l'an dernier il a fait appel à mes services.
– Tu crois qu'il faut appeler le docteur ?
– Qu'est-ce qu'il fera de plus que moi !
– S'il fallait faire une césarienne !
– Où est-ce que tu as appris ça toi ?
– La femme de mon colonel a accouché comme ça et après elle n'a plus voulu d'enfant.
– Y aura pas besoin.

Mathurin s'approcha de sa femme et lui prit la main. Suzanne esquissa un pauvre sourire ; ses cheveux s'étalaient autour de son visage en mèches collées par la transpiration ; le nez pincé accentuait la pâleur du teint, habituellement coloré.
– ça ne va pas, ma poule ?
– C'est plus dur que pour les autres.
– Ce sera le dernier.
– J'ai eu huit enfants et je les ai toujours faits debout, grinça la mère de Suzanne, mais de nos jours, tout juste s'il ne faut pas le docteur.
– Combien de morts sur vos huit ? interrogea la sage-femme.
– Quatre.
– Sans me vanter je peux vous dire qu'avec moi il y en aurait eu la moitié moins.
– C'était pareil avec mon père, reprit Mathurin ; il disait toujours : de mon temps…
– Et toi tu le diras à ta fille…
– Je ne pense pas.
– Bon, reprit Marie Ange, c'est pas la place des hommes ici, va faire un tour maintenant que tu as vu ta femme et reviens au milieu de l'après-midi.
– Faut que je montre Kader à Mathias, le maréchal ferrant.

Mathurin reprit le chemin de l'écurie : « changement de programme, Kader, on repart. » Cela n'eut pas l'air de contrarier le cheval.

Ils traversèrent Huelgoat plutôt désert en ce milieu de journée. La dernière maison à la sortie du bourg était celle du maréchal ferrant. Elle avait abrité des générations de maréchaux ferrant-forgerons. Mathurin mit pied à terre près de la maison construite en belles pierres du granit de la région. Il entoura la longe de Kader autour d'un poteau posé en long sur des pieux en fer. Attenant à la maison se trouvait l'atelier, prolongé par une remise et un espace découvert occupés par des carrioles diverses ainsi que charrues et autres outils agricoles.

La pierre frontale de l'entrée portait la date de construction : 1694.

Mathurin entra sans façons. Étaient attablés un homme une femme et deux enfants, un garçon de huit ans et une fille un peu plus âgée.
– Salut Mathias, je ne te dérange pas.
– Tu sais bien que tu ne me déranges jamais… entre anciens soldats, sauf que toi tu étais sur les chevaux et moi dessous pour les ferrer… pour une fois que l'armée se sert des gens qui savent.

Mathurin s'inclina en direction de la femme : « Françoise, ça n'a pas l'air d'aller ! »
– Elle sort de quinze jours de lit. Le docteur est venu il y a deux jours, il a dit que c'était une mauvaise grippe. C'est un nouveau, un jeune qui a fait ses études à Rennes, son père est charron comme moi, dans les Côtes du Nord, Rostrenen ou quelque chose comme ça. En tout cas ça va mieux. T'as mangé ?
– Non, mais je me rattraperai ce soir.

Françoise esquissa le geste de se lever mais Mathias lui fit signe que non.
– Adèle, mets un couvert à Mathurin. (La jeune fille se leva en rechignant.) Bouge-toi le cul un peu… les jeunes de maintenant, ils ont le cul en plomb.
– Pas moi, papa, intervint le garçon.
– Je ne disais pas ça pour toi mais pour ta sœur qui ne rêve que d'école, comme si les filles avaient besoin d'aller à l'école !
– Moi, j'aurais bien aimé, dit Françoise.
– ça t'aurait servi à quoi ?
– J'aurais pu faire tes comptes sur un cahier propre comme Odile la femme du boulanger.
– Oui mais ! C'est que, plus bête que lui j'en ai rarement vu !
– N'empêche qu'une maison comme la sienne, j'aurais bien aimé y être, répartit Adèle qui finissait de mettre le couvert.
– Odile laisse rien passer, faut payer comptant, pas d'ardoises chez elle… toi tu sais jamais où tu en es, ajouta Françoise.
– Je vois que le docteur il t'a bien retapée… assieds-toi Mathurin, on va pas être trop de deux hommes. Ta femme elle sait lire ?
– Non seulement elle sait lire et écrire mais également l'enseigner.
– Voilà ce qu'il nous faudrait pour nos filles !


… la suite à lire après l'achat du livre, il faut bien remercier Jean-Paul pour son travail…

Personnellement, j'ai adoré le livre, je vous souhaite une bonne lecture !

Pierre Lorcy
6 février 2017