Souvenirs d'enfance de Renée Lorcy
Extraits d'un cahier de nouvelles de Renée Lorcy. Merci à Caroline pour les textes de sa mère.
Souvenirs anciens
Ai-je vraiment habité ce petit port Breton, calme et paisible, d'où les matins clairs d'été, de cet été des grandes vacances, je voyais de la fenêtre ouverte de ma chambre, partir thoniers et petites barques aux voiles colorées rouille indigo, blanches ou vertes, de ces couleurs que l'on ne trouvait que dans la boutique du port, sentant le calfatage et les cordages des bateaux ? Cette flottille gaie, élégante et silencieuse sortait au large dans le soleil levant.
C'était l'annonce d'une belle journée qui me faisait sauter sur pieds, pleine d'enthousiasme et de projets, de promenades à bicyclette dans l'arrière pays, où les petits sentiers et les chemins ombreux ne manquaient pas alors !…
Que de randonnées dans les dunes, ces montagnes de mon pays, sur la falaise immense, d'où l'on découvrait l'océan à perte de vue, et par beau temps, les Îles de Groix et Belle Île.
C'était l'enfance heureuse d'une petite écolière en sarrau de coton noir, gansé d'un liseré rouge, chaussée à partir d'octobre, de chaussons feutrés et de sabots à brides de cuir.
La saison automnale commençait, et le crachin et les pluies annonçaient que l'été, les beaux jours enchanteurs de jardin, de fleurs et d'oiseaux, de baignades et de jeux sur le sable doré de la plage, étaient finis.
Enfance… entre mon père si poète et si tendre, nous racontant les soirs d'hiver — lorsque le vent soufflant en tempête, la pluie cinglant les vitres, nous retenaient à la maison, près de la cheminée — des histoires très longues, qu'il inventait au fur et à mesure, mêlant la forêt et ses animaux, avec ses souvenirs d'enfance — la forêt, cette forêt de Florange, qu'il connaissait par cœur et qu'il aimait tant : sa terre natale.
Cher papa qui m'a quitté, j'y pense parfois à cette forêt enchanteresse qui faisait tes délices. Je l'aime aussi. En vacances chez ma grand-mère, nous y passions nos journées entre cousins et cousines…
S'il est un lieu où l'on attend après la vie… ton esprit doit s'y reposer sûrement !
Renée Lorcy
Le vent de la mer
Lorsque je suis au lit, dans la chambre de ma maison catalane, et que la tramontane siffle dans la fenêtre entrouverte, je ne suis plus au pied des Pyrénées.
C'est le vent de mon pays, qui court en risée sur la dune. Un vent d'été sec et chaud, soulevant une invisible poussière d'or, les fins grains de sable de la plage. Il m'apporte l'odeur saine et apéritive, des algues brunes laissées là par la marée.
La mer montante clapote doucement contre les rochers en bas de la falaise. Plus loin, dans le chenal le « dank, dank » d'un chalutier sortant du port ; couleur vive sur l'eau bleue à peine ridée — dans son sillage blanc d'écume, quelques mouettes immaculées le suivent poussant leur cri guttural d'oiseaux marins.
Les creux des dunes, m'offrent un abri contre le vent. Étalant ma serviette de bain sur le sable chaud entre deux touffes de jonc, courbés par la brise marine.
Je prends mon bain de soleil au calme, à l'écart du monde, tandis que Caroline enfile son maillot marine à liseré blanc, et court joyeuse vers la mer. Les longues tresses dansent sur son dos.
Elle restera flâner toute l'après-midi, se rappelant de temps à autre, que je suis là, cachée, m'apportant des petites merveilles… porcelaines rose nacrées trouvées sur le sable. S'extasiant sur une « patelle ou bernique » décollée d'un rocher, d'une palourde oubliée par un pêcheur, sur le sable mouillé, entrouverte au soleil et qui se ferme dès qu'on la touche. Coquillages de toute sorte, balayés dans le fond des mers, et échoués sur le sable blond avec la marée.
Somnolente, bronzée par le chaud soleil, j'écoute le vent chanter au dessus de moi. Petit vent d'été, se mêlant à la sourde rumeur de la mer au loin, comme à l'oreille, le fond sonore d'une conque marine…
Lorsque nous rentrerons ce soir, emplies d'air du large… trouvant l'atmosphère de la maison fade, nous serons parées comme pour une soirée de fête, d'une poussière brillante… Car le vent malicieux aura fardé notre visage de mille étincelles d'or ! …
Renée Lorcy
Septembre sous la pluie
Après les grandes marées de la fin août, où la mer montait jusque sur les quais, faisant paraître la flottille des gros thoniers, alignés l'un contre l'autre, au ras du sol…
Sur la plage, qui à cette occasion diminuait de moitié, la marée montante bordée d'écume, clapotait près des cabines de bains, pourtant placées haut en contrebas des dunes.
Les « Touristes » peu nombreux à cette époque, se limitait à quelques familles privilégiées, Parisiennes et Nantaises, rangeaient tentes, pliantes et parasols et faisaient une dernière visite à des familles amies du Pays.
Au salon, devant quelques biscuits et du café servi pour la circonstance, dans de jolies tasses en porcelaine de Limoges blanches ; niellées d'or, l'on minaudait, l'on parlait de ces vacances qui avaient été magnifiques… des parties de pêche des enfants, de leurs jeux, des promenades à bicyclette, de leur bonne mine ! … Mais aussi de leur rentrée prochaine au pensionnat, de la mauvaise saison, qui approchait à grands pas !
Je savais alors, que nos beaux jours de « grandes vacances » étaient bientôt finis.
Une douloureuse gêne tout à coup, me fit trouver étouffante, l'atmosphère ouatée du salon. Je n'écoutais plus, les grandes personnes, parlant de choses « insignifiantes »…
Mon Père, revenant sans doute d'une promenade solitaire, passant comme par hasard ! entra au salon. Il y eut un petit « remue-ménage »… de petits rires gênés.
Détestant les visites… mais grand seigneur, il trouva une phrase amicale et galante, pour ces dames rassurées ! Cette mise en scène me permit de m'esquiver.
J'ouvris en trombe la porte d'entrée, une petite pluie fine et serrée s'était mise à tomber. Une douce pluie de fin d'été.
Des femmes en coiffes, parlant haut, se pressaient pour rentrer au Logis. Des marins, venant du quai dans leur costume de toile bleu, la casquette bien enfoncée sur la tête, semblaient ne rien sentir du crachin. Ils en avaient vu d'autres ! montaient la grande rue d'un pas lourd et tranquille.
Ayant pris un tricot au passage dans l'entrée, je courus presque jusqu'au jardin. Là, je pouvais parler aux arbres, aux fleurs, calmer mon cœur d'enfant, si proche de la nature.
C'est vrai, l'Automne se devinait déjà, imperceptiblement. Quelques feuilles jaunies, mouillées, tombaient au pied des arbres. Les tonnelles de roses Thé en Juin avaient perdu leur charme ! Quelques dahlias aux vives couleurs… Les chrysanthèmes en boutons annonçaient la Toussaint… de petites flaques d'eau se formaient dans les allées, où repoussaient des touffes d'herbes folles…
Le soir tombait, je frissonnais chagrine, n'ayant plus qu'une envie tout à coup, revenir vers la maison accueillante et tiède, pour le repas sous la lampe, goûter le bonheur du moment, insouciante du lendemain.
Renée Lorcy
La Loge Charlotte
« Un souvenir, c'est l'image d'un rêve
D'une heure trop brève, qui ne veut pas finir »
Lors de quelques jours de vacances passés chez Grand-mère, l'ambiance du lieu changeait tout à fait de mon milieu Habituel, qu'était la vue du port, de la mer, des bateaux.
Ici, on arrivait dans un environnement de grands bois, de forêt profonde, de climat plus paisible.
Lorsque l'on entrait dans la grande « pièce de vie ». Les fagots secs flambaient joyeusement dans la cheminée monumentale, à côté se tenait ma Grand-mère, assise dans son fauteuil à confessionnal, toujours à la même place. Elle observait les allées et venues de Tante Olympe qui s'occupait de tout, de la cuisine…
Je n'ai jamais retrouvé depuis, l'arôme savoureux du pot au feu, qui mijotait doucement sur le côté de la cuisinière !
C'est que Grand-mère nourrissait ses ouvriers, ses hommes, et eux les premiers servis, se régalaient du succulent pot au feu. Tout en répondant aux questions que leur posait cette Bretonne « Chef d'entreprise », qu'était ma grand-mère, mais qui prenait soin de son monde ouvrier.
Ils étaient assis sur le banc coffre, devant la longue table de chêne, bien garnie. Après avoir répondu comment s'était passé la matinée à l'Usine, ils finissaient leur repas et retournaient par la porte de derrière, où l'odeur de la cuisson des champignons, s'engouffrant dans la maison, nous mettait en appétit.
Tante Olympe alors, appelait « Phène atanas », qui se trouvait être au service de l'environnement familial, pour ranimer le feu. Elle arrivait alors, petite et joviale, avec une brassée de bois sec, qu'elle offrait à la grande cheminée de pierre. C'était presque un feu d'artifice, la pièce importante en était toute illuminée et joyeuse, par la vue de ce beau feu, nous réchauffant par sa chaleur et son atmosphère.
Lorsque le soir était venu, j'ai eu le privilège de dormir dans un des lits clos, près de la cheminée, où je pouvais voir les braises, s'éteindre tout doucement sous la cendre… Je m'endormais alors.
Grand-mère était montée dans sa chambre, entourée des soins attentifs de sa fille, tante Olympe.
Le calme de la nuit était tombé sur la Forêt ; Seul le hululement du hibou, se rapprochant des habitations endormies me réveillait parfois, me rappelant que ce n'était pas le vent sifflant dans les cordages des bateaux que j'entendais ! Mais le cri des oiseaux de nuit de la Forêt toute proche, dans le balancement doux de la cime des grands arbres.
Renée Lorcy
Vacances d'été 1936-1937
Claude, Jean, Armand, Olympe et moi. Toujours les mêmes, les plus proches aussi, nous réunissions à nouveau pour quelques jours de grande liberté…
La saison à l'Usine battait son plein.
Nous échafaudions des projets pour ces journées. Les garçons construisaient des « maisons » pour les filles, maisons « sophistiquées » avec escaliers, étage, avec les plus belles caisses de bois de l'Usine.
Le terrain derrière la maison était vaste et nous faisions cuire des pommes, dans un petit four aménagé dans la terre. Nous étions dans « notre monde », un peu loin de la tutelle familiale.
Lorsque l'Oncle Armand, découvrit notre « entreprise ». Il attrapait ces garçons si entreprenants, qui lui avaient sacrifié ses plus belles caisses ! nous, les filles nous nous cachions… attendant que ça se calme.
Mais ça n'allait pas loin, un peu dégrisés, nous projetions alors de quitter un endroit si dangereux, et de nous enfoncer en forêt, munis d'une carriole, d'une bâche faisant l'office de tente, et des provisions pour la journée !
Cela était une vraie liberté.
Nous avions marché assez longtemps pour trouver le coin idéal — C'était beau, près d'un ruisseau en cascade et d'une clairière ensoleillée, où les garçons se mirent à planter la « tente ». Les filles cherchaient les fraises des bois… des myrtilles par endroits. Jean et Claude se mirent à pêcher la truite !
Ce fut une belle journée.
Un autre été… deux ou trois ans de plus…
Cette année là, comme nous avions tous nos bicyclettes, cela nous permettait de nous évader un peu plus loin.
Pourquoi pas aller jusqu'à Baud, à « Kinipily » nous baigner dans le Blavet ?
Et nous voilà partis « à bicyclette » par une chaude journée de plein été. Nous passions le bourg de Camors, et la descente de St Gobrien était amusante.
Les rives du Blavet, n'étaient pas la mer, mais elles nous contentaient malgré tout.
Je me méfiais des plongeons de Claude qui voulait nous faire boire la Tasse.
L'on se séchait dans l'herbe, et nous reprenions ensuite le chemin du retour, contents de notre après-midi.
Renée Lorcy
Nouvel an d'autrefois
Tous les premiers de l'an, la famille très nombreuse se réunissait à la Loge Charlotte.
Ce jour là, nous prenions le repas de fête dans la salle à manger.
La rôtissoire en arrière cuisine était encombrée de volailles dorées et dodues. Les fars et gâteaux embaumaient la pièce, où la cuisinière s'activait.
Je retrouvais tout de suite mes cousins et cousines, d'abord Claude, Armand, Olympe ; nous étions presque du même âge.
Pendant que les tantes se réchauffaient le dos devant la cheminée, parfois en soulevant leurs jupes ! C'était si bon cette chaleur du feu de bois et il faisait si froid les premiers Janvier… de gelées blanches ou de quelques flocons de neige.
Nous n'avions qu'une envie… Aller courir dans la forêt. Il n'y avait qu'un pas pour rejoindre « Poul au rouet », le lavoir. À partir de là, les grandes allées, avec leurs arbres majestueux, commençaient.
Nous gambadions et courrions, le froid vif ne nous atteignait pas, l'air pur nous vivifiait, nous revenions de temps à autre, vers la maison, pour voir si l'on allait passer à table.
Les tantes étaient toujours là, près de Grand-mère et de la cheminée. Elles parlaient beaucoup. C'était un lieu de rencontre annuel pour tout le monde réuni.
D'autres arrivaient, la famille Joannic nous rejoignait, la famille Bernard, Tante Marie et l'oncle Albert de Baud. La famille Antoine, la famille Mathurin.
Tout le monde passa à table, sous l'invitation de Tante Olympe, la maîtresse de maison.
C'était cordial et bon enfant, heureux d'être ensemble.
Le dessert était toujours un moment d'émotion, échauffé par le bon repas et aussi… par les bons vins.
Mon Père, qui était près de l'oncle Albert… se rappelaient leur guerre de 14-18 qui ne pouvait s'oublier. Papa pleurait, lorsque l'oncle Albert, avec son talent de conteur, se levait pour déclamer « Flambeau » poésie émouvante sur cette vilaine guerre, qui avait marqué dans sa chair et son esprit mon pauvre père !
Nous étions prêts à repartir gambader. Mais il fallait, nous les petits enfants, en rang, chacun, à notre tour, aller embrasser notre Grand-mère, en lui récitant la formule consacrée.
« Bonne année, bonne santé, et le Paradis à la fin de tes jours ! »
Alors, elle sortait de sa bourse en tissu, l'écu de récompense, la même chose pour chacun, que nous remettions aussitôt reçue, à nos parents tout prêts.
L'argent ne nous atteignait pas, alors !
C'était l'âge heureux dans l'insouciance de l'Enfance…
Renée Lorcy