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Récit

« Fête des boudins » à Botcalper

Meurtre chez les Lorcy — faut pas nous énerver :-)


Carte de Botcalper, Baud

Le 26 frimaire de l'An II (16 décembre 1793) de la République Française — c'était un dimanche — à Botcalper, en la paroisse de Baud.

Yves LORCY — 43 ans — laboureur, ayant tué son cochon, donnait un repas dit « Fête des Boudins » — comme il le faisait tous les ans, suivant un usage immémorial.

Des parents, amis et voisins furent conviés à cette fête. Assistaient aussi à la fête :

  • Joseph ANNIC (58 ans) et Jean LE DAUF de Loposcoual,
  • Perrine LE STRAT, femme d'Yves LORCY,
  • Joseph GUILLARD, 26 ans, domestique d'Yves LORCY,
  • Marguerite LE DEVEHAT, 20 ans, domestique d'Yves LORCY,
  • Jean ALISSE, 65 ans, cultivateur à Kermorvan,
  • Joseph NICOLO, 45 ans, cultivateur au village de Botcrame,
  • Jean LE COVEC, 42 ans, de Loposcoual, beau-père de Jean Le DAUF,
  • Jean GUEGAN de Loposcoual, 53 ans,
  • Georges GUEGAN, 41 ans, de Loposcoual,
  • Augustin LE DEVEDEC, 29 ans.

Tout se passa d'abord très bien et dès les premières heures de la nuit la plupart des convives étaient à peu près ivres.

Vers 9 heures du soir, vint à passer Mathurin LE HEN — dit Le Sauss — 48 ans, couvreur en paille, demeurant à Baud, se rendant à Keroh où il devait travailler le lendemain.

Yves LORCY l'invite à « manger un morceau » et à boire un coup de cidre, mais l'entrée de ce nouveau venu, allait déchaîner le tumulte.

Joseph ANNIC, prit à partie LE HEN, en lui disant de « fermer sa bouche », qu'il ne savait pas son métier, qu'il était un « taïl ». Il le traita ensuite de « pauvre » à quoi LE HEN répondit que s'il n'était pas riche, il n'en était pas moins honnête.

En conclusion, Joseph ANNIC, après avoir reproché à Yves LORCY, qu'il faisait plus honneur à LE HEN qu'à lui, « crocha » le dit LE HEN et le prit aux cheveux. Les autres convives tentèrent de calmer les antagonistes et voyant qu'ANNIC continuait de « raisonner » LE HEN prit le sage parti de s'en aller.

ANNIC, loin d'être calmé, tourna ensuite sa fureur contre Marc LORCY, assis à table en face de lui et le prit aux cheveux en disant qu'il voulait être le maître. Marc LORCY, saisit de même son adversaire par les cheveux en disant « je ne donne pas de coups de pieds, ni de coups de poings », laisse-moi tranquille. Yves LORCY intervenant alors dit qu'il ne voulait pas de bruit chez lui et voulut dégager son frère. Mais, Jean LE DAUF de Loposcoual, voisin d'ANNIC, dit que si celui-ci était battu, lui-même, le serait aussi et qu'il le soutiendrait. ANNIC et LE DAUF se jetèrent alors sur Yves LORCY et le traînèrent dans la place.

Joseph GUILLARD voulut porter secours à son maître et la table ayant été bousculée, la lumière s'éteignit — on entendit Joseph GUILLARD crier en breton « Ne tuez pas mon maître », et un témoin dit qu'on entendait les coups pleuvoir sans savoir qui les donnait.

La lumière ayant été allumée, on vit quatre combattants, encore « dans la place » et Marc LORCY, voyant qu'ANNIC était très blessé, l'aida à s'approcher du feu.

LE DAUF avait disparu, mais Marguerite LE DEVEHAT, déclara plus tard, que voyant le dit LE DAUF sortir très mal en point, elle le suivit et le trouva allongé sur le ventre devant la porte. Marguerite LE DEVEHAT, courut aussitôt à Loposcoual avertir la belle-mère de LE DAUF, en disant de venir tout de suite chercher ce dernier si elle voulait le trouver en vie. C'est ce qu'elle fit — accompagnée de Marguerite LE DEVEHAT et de plusieurs hommes.

LE DAUF placé sur une civière fut transporté dans sa demeure à Loposcoual, déshabillé et couché, il prononça quelques paroles et mourut.

Le lendemain, 27 frimaire, le Juge de paix de Baud — DAGORNE — accompagné du brigadier de gendarmerie RAGONDELLE et des officiers de santé BOSSU et PRIGENT se transporta sur les lieux.

Arrivés à Botcalper, ils y trouvèrent Perrine LE STRAT, épouse de Yves LORCY et l'interpellèrent. Elle déclara que son mari était sorti et qu'elle ne savait où il pouvait se trouver.

Elle fit ensuite, le récit de la soirée de la veille, telle qu'elle la vécut. Effrayée de la dispute, elle se cacha derrière l'armoire et ne sortit qu'à la fin de la bagarre. Une perquisition faite par le Brigadier de Gendarmerie dans toute la maison ne fit découvrir personne.

Les magistrats trouvèrent ensuite couché dans un lit et fort mal en point « presque dans le coma », Joseph ANNIC (58 ans) qui portait 7 blessures semblant faites au moyen d'instruments tranchants.

Sur la réquisition du Juge de Paix DAGORNE, les officiers de Santé BOSSU et PRIGENT procédèrent à l'autopsie du cadavre de Jean LE DAUF. Ils trouvèrent le corps allongé sur un banc près du feu et enveloppé dans un drap, mais comme il faisait trop sombre dans la pièce, ils le firent transporter dans la grange. Puis ayant ouvert le crâne, ils trouvèrent un fort épanchement sanguin, dû à une fracture de l'os occipital — suite de coups semblant avoir été donnés à l'aide d'un instrument tranchant.

Le lendemain, 28 frimaire, le Juge poursuivant son enquête entendit les témoins qui donnèrent des versions à peu près concordantes de la soirée du 26 frimaire.

Marc LORCY déclara que vers 9h du soir, avant la bagarre, il était monté au grenier à foin, chercher son fils et son pâtre et qu'il voulut s'en aller, mais que son frère Yves insista pour qu'il demeurât plus longtemps et c'est ainsi qu'il se trouva mêlé aux évènements.

Il ajouta qu'il vit son frère Yves prendre un morceau de bois et en frapper ANNIC. Un autre témoin vit Yves LORCY sortir et rentrer aussitôt avec un morceau de bois en disant « quoi ! Je ne serai pas le maître chez moi ???? »

Un autre témoin, Jean ALISE, étant monté se coucher dans le grenier, entendit le bruit de la bagarre, des gémissements et Perrine LE STRAT pleurer.

Tous les témoins furent d'accord pour reconnaître que tous les convives étaient ivres et que seule la boisson fut la cause de la bagarre.

L'enquête étant achevée, le Juge de Paix décerna un mandat d'arrêt contre Yves et Marc LORCY et Joseph GUILLARD prévenus d'homicide sur la personne de Jean LE DAUF.

Il fit conduire les prévenus à la maison d'arrêt de Pontivy où ils furent incarcérés.

Le magistrat du jury d'accusation à Pontivy réunit ensuite ce jury appelé à décider s'il y avait lieu à accusation. Le tirage au sort des jurés eut lieu le 13 Prairial an II (1 juin 1794).

Le chef du jury était Marc CLEQUIN du village de Kerdelavant en Flumeliou ; et les autres jurés :

  • Nicolas GUIBERT, Maire
  • Pierre Adrien DUSSAUSSE, Officier Municipal
  • Jean Marie LE BOZEC, Officier Municipal
  • Jean DUGUE de Pontivy
  • Yves PERRIN de Pontivy
  • Antoine MORINEAU de Guémené
  • Sébastien LE MAHENNEC de Guémené

La réponse du jury fut qu'il y avait lieu à accusation. Yves et Marc LORCY et Joseph GUILLARD furent en conséquence transportés à la prison de Lorient, siège de la juridiction criminelle.

Les questions posées au jury de jugement furent les suivantes (réponses en marge) :

OuiEst-il constant que dans la nuit du 25 au 26 frimaire dernier à une fête qu'Yves LORCY de la commune de Baud donnait chez lui, il ait été commis un homicide sur la personne de Jean LE DAUF ?
NonCet homicide était-il prémédité ?
OuiA-t-il été involontaire ?
OuiA-t-il été le fait d'une provocation faite par Jean LE DAUF et l'homme qui l'accompagnait ?
OuiL'homicide de LE DAUF a-t-il été occasionné par un accident commandé par la nécessité actuelle de la défense de soi-même ?
NonYves LORCY est-il l'auteur de l'homicide ?
NonEn est-il le complice ?
NonMarc LORCY est-il l'auteur de l'homicide ?
NonEn est-il le complice ?
NonJoseph GUILLARD est-il l'auteur de l'homicide ?
NonEn est-il le complice ?

En mon honneur et ma conscience la déclaration du jury de jugement est oui sur la première question — non sur la seconde — oui sur la troisième, quatrième et cinquième et non sur les six dernières.

Signé COROLLER
Chef du jury du jugement

En conséquence, les accusés furent acquittés.